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À la base de vos recherches, il y a ce constat : il existe une très grande variation dans les réactions immunitaires que chaque individu développe lors d'une exposition à un stimulus donné ?Oui, cette réaction peut être normale, exagérée, trop faible... Longtemps, on a pensé que le patrimoine génétique était responsable d'une très grande partie de cette variabilité. On sait aujourd'hui qu'il ne l'est pas à plus de 50%. La plus grande influence vient en fait de facteurs environnementaux. Mon projet de recherche s'intéresse à l'influence de ces facteurs environnementaux sur l'immunité innée, qu'on oppose traditionnellement à l'immunité adaptative. Dans l'immunité adaptative, l'individu développe des réponses spécifiques par rapport à un agresseur donné, comme après un vaccin. Dans l'immunité innée, la réponse n'est pas spécifique : après une première, une deuxième, une troisième exposition, la réponse ne varie pas. C'est du moins ce qu'on a cru pendant longtemps. Aujourd'hui, on sait qu'il existe une mémoire du système immunitaire inné.Ce système immunitaire inné est donc influencé aussi par des facteurs environnementaux, comme les virus ?Oui. Dans le cadre de la théorie de l'hygiène, certaines études ont suggéré que le fait d'être exposé à des agents microbiens pendant l'enfance pouvait réguler notre système immunitaire mais la plupart se sont intéressées à des acteurs bactériens. Or les virus aussi ont une influence très importante puisqu'ils peuvent persister très longtemps chez l'hôte et que même s'ils ne persistent pas, ils sont capables de manipuler toute la machinerie cellulaire pour en tirer profit. Notre hypothèse est qu'à long terme, cela peut être bénéfique ou au contraire délétère pour l'hôte.Il y aurait donc des bons virus comme il y a des bonnes bactéries...Absolument. Le monde viral, ce n'est pas que les virus pathogènes. Le matériel génétique qu'on abrite est en réalité surtout constitué par du matériel génétique de virus ! Nous cohabitons littéralement avec eux.Vous vous intéressez en particulier aux gammaherpèsvirus.Oui. Le virus Epstein-Barr, responsable de la monocluéose infectieuse, en fait partie. Quelque 90 % des gens ont été infectés dans nos sociétés. Dans le projet VIROME, nous allons comparer deux modèles. Un modèle de gammaherpèsvirus, généralement bien toléré par l'hôte, asymptomatique et qui va donc stimuler des réponses immunes bénéfiques pour l'hôte ; et un modèle de virus pathogène, le virus RSV, responsable de bronchiolites potentiellement sévères chez l'enfant. Nous allons observer dans quelle mesure, sur le très long terme, le fait d'avoir été infecté tôt dans la vie par l'un ou l'autre de ces virus modifie le fonctionnement du système immunitaire.Vous avez mis en évidence dans des résultats préliminaires qu'une infection par un virus murin homologue du RSV (le Pneumonia Virus of Mice), exacerbait le développement ultérieur de l'asthme allergique chez la souris et qu'à contrario, certains gammaherpèsvirus rencontrés tôt dans la vie pouvaient constituer un facteur protecteur. D'autres pathologies sont-elles concernées ?C'est exactement l'hypothèse que le projet VIROME aimerait explorer. Alors que nous avons observé une influence déterminante des infections virales sur le développement de l'asthme, d'autres immunopathologies pourraient être concernées, telle que la maladie de Crohn. Car même quand les infections virales touchent la sphère respiratoire, comme avec le RSV, l'impact a lieu au niveau de la moelle osseuse. On peut donc imaginer qu'une infection virale pourrait induire une reprogrammation dans la moelle osseuse, l'usine qui génère les cellules immunitaires. Parmi ces cellules immunitaires, les monocytes sont impliqués dans de nombreux processus biologiques et pourraient être reprogrammés par les virus pour avoir soit un profil pro-inflammatoire délétère, soit un profil régulateur bénéfique. Cette influence pourrait s'exercer ensuite dans tous les sites de recrutement des monocytes, notamment au niveau de l'intestin. Le but ultime serait de pouvoir réorienter, reprogrammer ce système immunitaire inné.Si certaines immunopathologies sont en augmentation, ce serait donc aussi parce que nous sommes moins exposés à certains virus dans l'enfance ?Tout à fait. Par exemple, il y a des données épidémiologiques qui montrent très clairement que la séroprévalence d'Epstein-Barr est toujours aussi élevée que par le passé. Par contre, il semblerait qu'on soit infecté de plus en plus tard. Cela signifierait aussi que le système immunitaire a eu le temps de rencontrer d'autres micro-organismes avant et qu'il a donc pu être orienté d'une mauvaise façon. Et si nous sommes infectés plus tard, c'est sans doute comme le supposait déjà la théorie de l'hygiène parce que nous évoluons dans des environnements plus propres et plus contrôlés.